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Edition 2009-07-29 02:31:04
jeux de pistes

Le soleil se couche sur le lac Titicaca en embrasant le ciel d’un rouge feu. Nous contemplons le spectacle depuis la baie vitrée de notre chambre d’hôtel sur la rive bolivienne du lac. Encore une fois, tous les préjugés concernant le passage de la frontière d’un pays d’Amérique du Sud sont tombés l’espace de trente minutes. Le temps qu’il nous a fallut pour remplir les formalités habituelles. Nous passons cette première nuit à Copacabana, petite ville agréable, construite au fond d’une petite baie du lac. Bonne entrée en matière pour un pays dont on se pose tant de questions.
Le lendemain va être une journée riche en rencontres et en émotions. Rencontre avec un couple de Suisses bien sympathique, qui voyage en 4X4 à travers l’Amérique du Sud depuis…8 ans ! Mais plus fort encore, au bas d’un col de plus de 4000 mètres d’altitude qui va nous permettre de rejoindre le petit détroit qui sépare le lac en deux parties, cette famille de français de La Rochelle (les parents et trois enfants de 6 à 13 ans) qui tente de faire un tour du Monde à vélo en 2 ans. Ici aussi, encore, un drôle de vélo pour le père et son plus jeune fils qui pédale à l’avant de l’engin. Il faut voir les photos pour comprendre ! Ils font fort les cyclistes français ! Plus que les motards. Seuls Caroline et Didier croisés à Calgary il y a si longtemps déjà et Peter et son épouse (dont nous vous avons parlé précédemment et qui ne sont pas vraiment français en plus…) qui croisent de temps à autre notre chemin. Cela fait très peu en plus de sept mois de route…
Nous nous attendions à une traversée du détroit sur un bac comme nous en empruntons de temps à autres aux quatre coins du globe. Et bien non. La Bolivie nous réserve une première surprise. Ici, pas de bac financé par le pays pour assurer la continuité territoriale. Une lignée de vielles barques attend les clients. S’engage alors entre les propriétaires une véritable course pour emporter le marché quand un véhicule se présente. Les prix descendent sans que nous n’ayons rien à faire. Il nous suffit de choisir la barque qui parait en meilleur état. Pas évident. Nous choisissons la moins mauvaise. Celle dont le fond est constitué des meilleures planches. Un seul véhicule par traversée. C’est bien assez, nous allons vite nous en rendre compte. Pas de problème pour embarquer. C’est après que les choses prennent une autre dimension. D’abord il faut à notre taxi du moment, faire un peu de mécanique pour démarrer le moteur de l’embarcation. Puis, à peine avons-nous quitté le rivage, nous sentons la barque se tordre dans tous les sens. Vous avez certainement entendu parler du « Pitalugue » de Pagnol, eh bien là, c’est encore pire que ce que décrit ce bon vieux César ! Il faut absolument tenir la moto pour éviter qu’elle ne tombe. Quand les vagues s’en mêlent, il faudrait aussi quelque chose pour tenir Alain qui a les plus grandes difficultés à se tenir et à tenir la moto. La distance entre les deux rives ne doit pas être très grande. Mais dans ces conditions, le temps semble s’arrêter… Et une fois de l’autre côté, il faut encore débarquer la moto en marche arrière sur ces planches mal ajustées qui ne demandent qu’à rompre sous le poids. L’exercice terminé, contents d’avoir réchappés à cette épreuve et que la moto ne soit pas au fond du détroit, nous roulons vers la capitale du pays, La Paz. Etrange sensation, en voyant les berges du lac à notre droite, qui nous donnent l’impression de longer la mer, alors qu’il neige jusqu’au pied des montagnes à deux ou trois kilomètres sur notre gauche. Nous sommes sur l’altiplano, à environ quatre mille mètres d’altitude…
La Paz ressemble étrangement à Quito. La ville occupe le fond d’une vallée et remonte sur les collines qui la bordent. Quand nous disons colline, c’est notre façon de parler. Car le bas de la ville doit être à 3400 mètres et le haut à 4050 mètres d’altitude ! Nous vous laissons imaginer les degrés de pente de certaines rues ! La ville est assez agréable si l’on excepte la pollution engendrée par le trop grand nombre de bus diesels et si mal réglés. Les visites de marchés où les vendeuses portent le chapeau melon sont des plus pittoresques avec de la couleur à foison. Ici, que ce soit en peinture sur les murs, imprimé sur les tee-shirts ou autre, le Ché est omniprésent. Plus que le célèbre Simon Bolivar à qui le pays doit tant. Etrange le coin de marché réservé aux sorciers… Peaux d’animaux divers, statuettes, poudres en tous genres, crapauds séchés, becs de toucans, fœtus de lama et bien d’autres produits miracles encombrent des étalages poussiéreux.
Nous profitons encore de notre séjour dans la capitale pour faire réparer les fermetures « zip » de notre tente et changer celles de notre sac photo. Cette deuxième opération va nous couter la somme incroyable de 20 bolivianos, soit environ 2,50 euros ! Puisque nous sommes dans les prix, nous avons fait ici notre premier plein de carburant en Bolivie : 3,74 bolivianos le litre d’essence, soit 0,45 euro le litre. Il parait que le prix du carburant a baissé en France ?
La Paz ne nous retiendra pas plus. Les montagnes environnantes sont bien plus attirantes. Certes la ville est construite en altitude. Mais quand, vingt kilomètres à peine du centre ville nous franchissons un col à 4683 mètres, au milieu de montagnes pelées et presque désertes, cela parait presque impossible. Et pourtant nous y sommes bien. Le manque d’oxygène au moindre effort est là pour nous le rappeler. Le vent froid souffle fort. Des gens sont arrêtés au col et tout prés de leur voiture, ils se tiennent accroupis ou assis sur le sol. Nous nous approchons pour voir ce qu’il se passe. C’est là que nous reconnaissons de nombreux objets aperçus la veille au marché des sorciers. Ces Boliviens sont en fait en train d’exécuter des rituels…
Nous sommes ici pour parcourir la fameuse « route de la mort » qui il y a encore une paire d’année détenait le triste record d’une centaine de morts par an. La piste d’une largeur de 3,20 mètres en moyenne, accrochée aux parois abruptes des montagnes serpente sur les flancs des montagnes au dessus de plus de 1000 mètres de vide à certains endroits. L’indiscipline des chauffeurs à fait le reste quant à la réputation de la route.
On nous avait dit, vous ne pouvez pas manquer le début de la piste. Il y a un grand panneau…
Effectivement, il y a un grand panneau au début de la piste sur laquelle nous nous engageons. Evidemment, pas beaucoup de circulation depuis qu’a été mise en service la nouvelle route goudronnée. Nous voilà partis pour une cinquantaine de kilomètres d’une piste à la réputation d’une tueuse. Effectivement, nous longeons des précipices vertigineux. De nombreuses cascades dévalent les montagnes en pulvérisant les rares passants sur la piste. A certains endroits, les flancs des montagnes sont couverts d’hortensias. Par contre, et c’est une surprise, pas de groupe de cyclistes dévalant à grande vitesse la pente. Les agences proposant cette balade « exotique » à tous les cyclistes du monde sont très nombreuses à La Paz et dans les petites villes environnantes. Nous voilà, en milieu d’après midi à la bifurcation qui nous fait abandonner cette fameuse piste. Pas si terrible que cela finalement la « Route de la Mort »… Nous restons sur un sentiment bizarre. Comme quelque chose qui ne colle pas. La piste que nous empruntons maintenant pour nous rendre à Coroico est encore plus étroite. De plus pas de circulation. Sommes-nous dans la bonne direction ? Le GPS confirme que oui. Par contre ; ce dernier, faute d’une cartographie plus précise, ne nous donne que les distances à « vol d’oiseau ». La distance nous séparant de notre destination est dérisoire. Et pourtant c’est juste un peu avant la nuit que nous allons y arriver. Epuisés. La piste suit le flanc des montagnes. Pas de pont, pas de tunnel pour réduire la distance. De plus, lorsque nous traversons la petite ville de Coripata, nous nous trouvons bloqués par des travaux. Nous pensons presque à une plaisanterie quand on nous dit, que non, il n’y a pas d’autre passage, mais qu’il est impossible de passer car le béton est frais et que les coffrages sont en place et que … Incroyable ! Ils ne peuvent pas s’organiser pour faire les travaux en deux fois et laisser une voie ouverte à la circulation… Nous sommes un peu décontenancés et commençons à envisager de refaire toute cette piste dans l’autre sens. Impossible avant la nuit… C’est alors qu’apparait Gabriel qui n’a certainement rien d’autre à faire que de regarder les autres travailler. Ce dernier nous dit : Il y a un chemin en dessous… Nous avons beau regarder, nous ne voyons rien. Ni une ni deux. Puisqu’il y a possibilité de rejoindre l’autre coté de la ville, Alain charge Gabriel à l’arrière de la moto et les voilà partis à la recherche de ce passage improbable. Et, effectivement, à quelques kilomètres du village, une piste plonge dans la vallée. Les lacets s’enchainent à travers les champs de coca qui pousse sur des terrasses construites sur des pentes vertigineuses où s’affairent les paysans. Nous ne tardons pas à nous trouver en bordure de la rivière. Quelques passages à gué vont d’ailleurs nous remplir les chaussures d’eau. La remontée est aussi belle. Après quarante minutes pour parcourir vingt kilomètres, nous voilà de l’autre côté de la ville. A notre arrivée, Gabriel descend de la moto et s’écroule au sol épuisé. Il vient de vivre une aventure qui va certainement alimenter ses conversations pendant quelques temps. Chris retrouve sa place et la piste continue. Nous croisons beaucoup de paysans qui se déplacent sur de vieilles motos « Jawa » aux moteurs deux temps fumants.
Le soleil se couche derrière les montagnes immenses quand nous arrivons enfin à Coroico. Une nuit de sommeil ne sera pas de trop pour récupérer… Petit déjeuner au soleil face à la place centrale du village. Pas de précipitation, le retour va se faire par la belle route toute neuve. Nous devrions être à la Paz en à peine plus d’une heure. Ça, c’est de la théorie… Nous allons vite nous en rendre compte. Alors que nous sortons du village, nous croisons plusieurs automobilistes qui nous font des signes et semblent vouloir nous dire quelque chose. Nous nous arrêtons et demandons à un chauffeur ce qu’il se passe. « La nouvelle route est coupée. Il vous faut prendre la vieille route pour vous rendre à La Paz ». La vieille route ? Celle que nous avons prise hier ? Non, celle là, en bas… Mais alors, hier, nous n’étions donc pas sur la vieille route, donc pas sur la « route de la mort »… Un vrai jeu de piste que de se déplacer en Bolivie ! Car cette fois, alors que nous montons vers le col de la Cumbre, à flanc de montagnes, tout correspond aux différents reportages vus à la télé. Piste étroite, ravins vertigineux, forêt tropicale, un nombre incroyable de croix plantées au bord de la piste, et qui correspond chaque fois à une victime de la route, et, les cyclistes qui dévalent la pente à des vitesses effrayantes. Les camions n’empruntant plus ce passage, le danger provient d’eux maintenant. Tous ne sont pas vraiment maitres des commandes… et ne respectent pas vraiment une règle particulière à cette route : Rouler à gauche.
Quand nous arrivons au goudron, nous sommes à seulement quelques kilomètres de l’entrée de la piste que nous avons prise la veille. Nous la voyons d’ailleurs au fond de la vallée, en bas ! Et ici, aucun panneau. Il faut deviner pour trouver. Bon, nous avons eu droit à un petit plus…
La traversée de La Paz va être du même genre. Il ne faut pas hésiter à demander son chemin à presque chaque croisement pour s’en sortir. La route vers Potosi et Sucre sera plus tranquille. Paysages andins, cols à plus de 4000 mètres. La routine quoi ! Potosi, ville minière sans intérêt ne sera qu’une étape logistique. En plus, il pleut ! Nous avions un peu oublié ce qu’était la pluie, la voilà qui se rappelle à notre souvenir. Sucre ne sera pas plus une étape inoubliable et nous quittons cette ville pour entamer un gros morceau de notre voyage. Le salar d’Uyuni et la liaison vers le Chili par la piste. Et ça commence fort !
136 kilomètres de piste complètement défoncée et en travaux entre Potosi et Uyuni. Deux demi-journées entrecoupées d’un bivouac seront nécessaire pour faire cette étape. Du sable, de la tôle ondulée, de la boue, de la terre labourée, des passages à gué, sans oublier les camions qui roulent à toute vitesse et dont les roues projettent des gerbes de pierres en soulevant un nuage de poussière opaque… Tout est réuni pour faire de cette piste une belle galère. L’arrivée dans la petite ville d’Uyuni, entourée d’une véritable décharge, est un soulagement malgré que nous soyons bien conscients que maintenant, il faut avancer … par la piste. Et comment sera-t-elle ? Ravitaillement en carburant, nourriture et eau. Difficile d’avoir des renseignements fiables ici. Nous faisons une synthèse des informations difficilement récoltées et nous lançons sur une nouvelle piste sensée nous conduire sur le salar. Encore une fois, il nous faut deviner les choses. Après quelques détours, nous y voici enfin. Face à nous, une étendue plate et blanche à perte de vue. Jusqu’aux montagnes là-bas, au loin. Très loin. Notre objectif, en cette fin d’après-midi, rejoindre l’ile des Pécheurs (Pescados) pour y bivouaquer la nuit prochaine. Et comme rien ne se passe comme il faudrait, c’est au Nord du salar que nous nous retrouvons, au pied d’un volcan. Le policier, au dernier croisement, il avait dit : « tout droit ! ». Il ne nous reste plus qu’à redescendre vers le sud. Hors de question de sortir des traces de gomme laissées sur le sel par les 4X4. Cela nous assure de ne pas tomber dans une zone humide ou nous risquerions de nous enliser. Par rapport à la journée précédente, où rouler à 40 kilomètres heure était un record, quel bonheur : Sur le sel dur et abrasif nous pouvons rouler à 110 kilomètres heure sans aucun souci.
Seuls au monde, c’est l’impression que nous avons quand le soleil se lève sur notre bivouac sur la plage de l’ile Pescados. Une grotte derrière la tente, des cactus qui recouvrent la colline, et face à nous, cette immense étendue de sel qui se colore de rose avec la lumière du soleil.
Ce matin, il va falloir sortir du salar. Ce serait simple si, souvent les bords n’étaient pas des zones humides… Un point GPS nous indique la direction à suivre. Contrairement à la veille, nous sommes un peu plus téméraires. Il faut dire que nous y voyons mieux nous avons plus de temps et nous commençons à savoir « lire » le sel. Les zones plus humides sont plus foncées et puis évidemment, la roue arrière a une tendance à s’enfoncer plus qu’à la normale. La sortie se fait en empruntant une digue en terre qui rejoint une piste… infernale. Les kilomètres ne défilent pas plus vite que ne tourne la petite aiguille d’une montre. Du sable. Trop de sable ! La chaleur s’en mêle. Les distances à parcourir sont ridicules et pourtant nous nous rendons vite compte que nous ne seront pas ce soir au Chili pourtant si proche. L’arrivée au petit village de San Juan est encore une fois un soulagement. Il nous faut suivre des pistes tracées sur un autre salar pour rejoindre la frontière à une soixantaine de kilomètres. Rien à voir avec le salar d’Uyuni. Ici, la piste est très variable. Tantôt très bonne, il arrive que nous puissions rouler en troisième vitesse, tantôt pourrie, où Chris doit descendre de la moto et marcher. Passer une frontière le soir, sans savoir ce que nous allons trouver après, pas pour nous. Un dernier bivouac en Bolivie, au pied du volcan Ollengue, et nous verrons bien demain matin.
Avaroa. Quel drôle de poste frontière, avec sa gare à 3700 mètres d’altitude… Mais, nous y voilà enfin. Le Chili est là, face à nous. Qu’allons trouver dans ce nouveau pays ? Un train de pneus ? Cela nous arrangerait bien. Nous savions qu’il serait difficile de traverser presque toute l’Amérique du Sud avec les mêmes pneus. Mais, nous n’avions pas le choix. Et le pneu avant commence à nous faire savoir avec insistance qu’il en a vraiment assez. Il nous faut pourtant aller jusqu’à Santiago…en refaisant certainement un petit détour par … la Bolivie…


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